Revente des jeux dématérialisés en France : lois, contradictions et voies de recours

Le 23 octobre 2024, la Cour de cassation a mis un point final à une bataille de dix ans : en France, vous ne pouvez pas revendre un jeu vidéo acheté en dématérialisé. Cette décision consacre une contradiction que ce dossier se propose de décrypter — et de dépasser.
1. La contradiction physique / numérique
Un jeu sur disque ou cartouche peut être revendu : c'est la règle de l'épuisement du droit de distribution. Peu importe que la licence dans la boîte l'interdise — la loi prime sur le contrat. Vous pouvez donc revendre, prêter, léguer votre exemplaire physique.
Pour le même jeu en téléchargement, les juridictions françaises ont tranché l'inverse. Le raisonnement : le jeu dématérialisé n'est pas « vendu » mais « concédé sous licence » personnelle et non transférable, et il constitue une œuvre complexe protégée par le droit d'auteur, pour laquelle l'épuisement ne joue pas en ligne. Résultat : le support disparaît, et avec lui le droit de revente.
2. Le chemin judiciaire
- 17 décembre 2019 — TGI de Paris : victoire d'UFC-Que Choisir, droit de revente reconnu.
- 21 octobre 2022 — Cour d'appel de Paris : jugement infirmé, revente refusée.
- 23 octobre 2024 — Cour de cassation : pourvoi rejeté, solution définitive en faveur de Valve.
Au niveau européen, la logique suivie s'appuie sur deux arrêts de la CJUE : UsedSoft (2012), qui admet la revente des logiciels téléchargés, et Tom Kabinet (2019), qui la refuse pour les autres œuvres (livres numériques). Les jeux ayant été rangés du côté des œuvres complexes, c'est Tom Kabinet qui l'emporte.
3. Les voies de recours
Le combat n'est pas clos ; il change de terrain.
- La voie législative européenne. Puisque le blocage vient des directives actuelles, la vraie solution est de créer un droit de revente du numérique par la loi. C'est l'objet de notre proposition de loi pour une revente équitable.
- La voie technique. Des mécanismes existent déjà pour transférer une licence de façon sécurisée et traçable, tout en rémunérant l'éditeur à chaque revente — voir notre article sur la revente via supports physiques et jetons.
- La voie des clauses abusives. Même sans droit de revente, d'autres clauses des contrats de plateforme (rétention des fonds, résiliation discrétionnaire) restent contestables au regard de la directive 93/13/CEE.
Le paradoxe demeure : plus l'industrie bascule vers le tout-numérique, plus les droits acquis à l'ère du physique s'effacent — sans qu'aucune loi ne l'ait jamais décidé.
Sources : Le Monde (24 oct. 2024) · Gamekult · Cour de cassation, 23 oct. 2024.
Notez cet article
4.3/5 — 7 votes
Commentaires (2)
Très bon article. Une question : est-ce que ces dispositions s'appliquent aussi aux DLC et aux Season Pass ?
Bravo pour l'analyse. C'est exactement le genre de contenu qui manquait sur le droit des joueurs en Europe.